Le rail

Publié le par Elwin

Pour changer un peu...

...des Latins et des Mayas, je vous propose un petit texte contemporain, écrit la semaine dernière. Pas de jdr, pas de figurines, rien qu'un essai un peu poétique sur le train train quotidien...

***

Tout est dans le rythme, la cadence, l’alternance de gestes toujours semblables.

 

Il y a le pied gauche qui se dresse, s’avance et retombe sur le goudron noir et froid. Puis le droit.

Le gauche.

Le droit.

 

Il y a le trottoir qui défile, sans qu’on le voit vraiment. L’œil, à peine relevé du tombeau de la nuit, glisse avec difficulté sur ce matin parmi les matins. Sur ce chemin tant parcouru, il est mené par des jambes robustes, plus qu’il ne les mène lui-même. A-t-il encore sa place dans ce monde qui a perdu sa profondeur, son espace ? On y glisse sur un rail dont on n’a jamais vu le début, mais dont la fin fut longuement annoncée. Peut être faudrait-il mieux fermer les yeux, dans ce cas.

Gauche, droit, gauche, droit.

 

***

 

Le rail mène à une gare, de ces bâtiments à la gueule énorme, barré d’un fronton de pierre, avec de grandes fenêtres comme des yeux aveugles. On se jette machinalement dans sa gueule, où elle vous vous mâche longuement avec sa voix métallique de haut parleur, ses sols lisses et froids et ses grands panneaux blancs barrés de chiffres.

Dans son ventre la foule tourne et ondule, pressée, poussée, expulsée par chaque spasme, au rythme des révélations de la Voix. Elle est jetée sur de grandes rives de bétons, acculée aux parallèles d’acier qui tracent leur destin.

 

Bientôt les grands trains s’avancent, traits d’un argent sec fendant les vapeurs froides de la terre, léviathans jaillis de l’Est pour réclamer leur part de l’Humanité. Un bruit de tonnerre roule sur les rives noires, pendant qu’hébétée et fixes, la foule attend que les ventres grondants s’ouvrent à elle.

 Les portes sifflent, les jambes se lèvent, et les colonnes montent à l’assaut, silencieuses et l’esprit encore prisonnier de Morphée. Mais le corps veille. Comme un vieux cheval, il connaît la route, les marches traîtres et les places protégées.

Déjà, dans les rangées de fauteuils aux verts passés, calés contre les accoudoirs en faux cuirs, des corps inertes sont allongés, les têtes couchées dans des anoraks roulés en boule. L’un dodeline, l’autre à sa main pendante affaissée sur sa mallette. Des regards se perdent vers l’extérieur et guettent les premiers rayons du Soleil.

 

Un hoquet saisit le monde quand des mollets d’aciers se déploient sous la bête et, tous ensemble, labourent les pistons de longs et puissants coups de reins. Les jambes métalliques se tendent, tirent longuement, lentement, sans trêve ni repos, mais avec juste le cri long et déchirant de celui qui souffre dans l’effort. Et le rail de glisser sous le monde, et les hommes de fermer les yeux.

 

Il y a, dans ces interstices entre les mondes, des visions étranges. Est-ce le ventre des grandes bêtes qui secrètent quelques étranges vapeurs, ou le sommeil qui reprend les voyageurs ? On rencontre, entre les temps du départ et de l’arrivée, quelque chose qui ne veut pas mourir et vous crie son existence à travers le voile. Son chant nous trouve, nous trouble, nous efface et nous ramène.

Car derrière les lunettes sales, quand les brumes sont enfin écartées par Apollon, l’œil voit à nouveau, et sa pupille se dilate devant les merveilles de l’interstice.

Les images se succèdent à toute vitesse, se pressent et se chevauchent, au rythme des ruades de la bête mécanique. Le coursier jaloux veut faire disparaître les preuves de cet ailleurs, mais rien n’y fait.

 

Il ne peut aller assez vite pour empêcher la lumière de se déployer en couronne ardente, pour détourner les regards des vallées verdoyante aux replis mystérieux.  Ses courses à travers la terre ne sont pas assez longues pour cacher les lacs au calme sacré, pour faire oublier les prairies qui narguent de leurs voix légères les grondements de la Bête.

 

Il y a dans le métal des têtes qui ne se tournent plus vers le vide.

 

Dans leur rang les lances du Soleil  ont crevé l’œil jusqu’au cœur, et font fondre les terres glacées. On voit des sommets enneigés appeler des hommes à travers la vitre, des rivières sourirent aux jeunes filles, un vieux saule inviter au sommeil une âme fatiguée.

 

Il y a des rêves au milieu du rêve.

 

La bête semble se fatiguer de son long combat, et sa foulée se fait plus courte, sa respiration hésite. On croit qu’on est arrivé ailleurs, puis on comprend qu’on est arrivé tout court. Les maisons de béton ont chassé les arbres, la terre fertile est couverte par une armure noire, le ciel est découpé par la toile d’acier d’un réseau électrique.

 

On retient sa respiration, puis on se souvient, le corps tremble et l’œil peut se refermer, puisque la marche doit reprendre. Le rideau est tiré, la main se referme sur l’attaché. On voit nos jambes nous soulever, mais on n’est plus étonné. On se rappelle la musique.



E.

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Nonène 09/10/2008 09:39

Très joli, très réussit... Pour ma part, j'aime beaucoup le train mais il m'arrive de vivre des voyages comparables à celui que tu décris.

Elwin 14/10/2008 19:00


Merci! :)